Première nouvelle que je poste ici: Celle rédigée pour le concours de nouvelles de Marine, ayant pour thème "Zerstören."
Paris, Mai 2015.
« - Les mecs ?
- Oui?
- Je suis content d'être là ce soir. Avec vous. Je suis content d'avoir vécu tout ça avec vous.
- Ce n'est pas la semaine prochaine le moment émotion avec larmes et embrassades ?
- Je vois que ta sensibilité n'a rien perdu de sa réputation.
- Tu me connais.
- Ouais. »
Chacun de nous nous miment à sourire. Pourquoi ? Nous ne le savions pas trop. Un sentiment de nostalgie grandissait dans notre poitrine en même temps qu'une impression de plénitude. Nous étions heureux. Heureux d'être là, ensemble. Ce groupe de six que rien, en plus de 20 ans, n'avait réussi à détruire. Oui, il y avait eu des moments difficiles... mais ils faisaient partie du passé.
En ce jour, nous vivions au présent... Et notre coeur était tourné vers l'avenir.
Ce soir était la dernière nuit de Rammstein à l'étranger. Bien que Paris ne fût plus vraiment une ville étrangère à nos yeux, nous ne pouvions nous empêcher de penser que cette soirée marquait une petite fin à nos vies.
Le lendemain, nous rentrerions chez nous. La dernière date de la tournée serait dans une semaine à Berlin. Nous allions nous séparer là où tout avait commencé.
Bien sûr, il y avait eu des moments merveilleux et ça allait nous manquer, et bien sûr le retour à une vie normale après ça allait paraître étrange et difficile... mais nous en avions tous besoin. C'est ce à quoi nous aspirions désormais. Rammstein avait fait son temps, nous devions désormais tourner la page et vivre une autre vie... celle qui nous attendait sagement depuis des années.
« Tu as des nouvelles d'Arielle ?
- Toujours pas non. Et toi, de Gina ?
- Pas depuis avant-hier non plus. Et vous ? Des nouvelles de vos femmes ?
- Pas un mot depuis hier soir.
- J'ai eu Juna ce matin au téléphone. Mais rien de spécial... Pourquoi ? Vous pensez toujours qu'elles nous préparent quelque chose ?
- Ca ne m'étonnerait pas d'elles à vrai dire. Et je pense que les jeunes sont dans le coup aussi. Khira est bizarre ces derniers jours.
- Oui, Ern aussi, je lui ai parlé il y a quelques jours, j'ai l'impression qu'il me cachait quelque chose. Ca pourrait être sympa... Je veux dire, pour clore Rammstein en beauté, peut-être qu'ils organisent une fête qui réunisse nos familles une dernière fois.
- Pourquoi pas...
- J'imaginais plus... je ne sais pas, une surprise à Berlin, par exemple qu'ils viennent tous pour le « very last one »...
- Oui, ou... qu'ils nous rejoignent ici. Ils savent qu'on est coincé en France jusqu'à la dédicace de mardi et qu'on ne fera rien entre temps. Et surtout, on est à Paris. Les nanas sont folles de Paris.
- Tu marques un point.
- Ou alors ils ne feront rien du tout.
- Possible ...
- On verra bien... »
Nous continuâmes à nous préparer pour le show, et bientôt toute parole devint difficilement supportable. Cela faisait quelques années qu'il en était ainsi : avant le concert nous passions près d'une demi-heure sans nous parler. Nous nous concentrions sur nos tenues, nos maquillages, nos coiffures, nos instruments préalablement installés dans nos loges. Puis, quand nous avions terminés, nous nous réunissions dans une pièce commune et écoutions la dernière chanson du groupe de première partie en sentant la tension monter. C'était une bonne tension, celle qui était nécessaire. Un peu de trac était toujours le bienvenu. Monter sur scène sans appréhension, c'était monter sur scène sans passion, sans la volonté absolue de vendre du rêve à ceux venus pour nous acclamer. Et nous ne voulions pas ça.
En général ce moment était celui où les membres du staff qui nous connaissaient bien venaient nous souhaiter un bon concert. Notre manager ne tarda d'ailleurs pas à faire son entrée.
« Les gars... La France compte sur vous. Donnez tout ce que vous avez. »
Nous le regardâmes d'un air inintéressé. Il n'insista pas et repartit, l'allure pressé.
« Celui-là au moins, il ne me manquera pas.
- Il ne faut pas dire ça...
- Pourtant je le dis. Emu était mille fois mieux que ce type.
- Emu a déconné plus d'une fois.
- Mais il savait ce qui était bien pour nous.
- Il se servait de nous.
- Et sans lui nous ne serions pas là.
- Ca ne sert à rien d'avoir ce débat là une fois de plus. Je crois qu'on a déjà fait le tour de la question.
- Où est Jacob ? Je pensais qu'il passerait nous voir avant le concert.
- Quelle heure est-il ?
- 8h55.
- Ca va être à nous.
- Richard, tu sers ? »
Une fois les six verres remplis de Tequila (une fois n'est pas coutume, Schneider aussi eut un shooter), nous trinquâmes à ce dernier show et bûmes d'une traite cette boisson du courage.
Sans nous regarder, nous sortîmes alors de la salle et nous dirigeâmes vers la scène, quand Richard, en tête du groupe, se figea soudain en voyant à sa gauche un tableau qui lui fit comme une boule au coeur.
« Jacob ? Qu'est-ce qu'il t'arrive ? »
Jacob Hellner, notre producteur et ami de longue date dont nous avions attendu les encouragements quelques minutes auparavant, s'était isolé dans une petite pièce sombre non loin du couloir principal. Son visage habituellement plein de vie était éteint, il tenait son portable dans la main et ses joues étaient baignées de larmes.
A la suite du guitariste, nous entrâmes tous dans cette salle obscure, et Jacob mit un certain temps avant de s'apercevoir de notre présence. Ses yeux devenus rouge sang par un chagrin dont nous ignorions la nature s'agrandirent en nous voyant arriver et fuirent, terrifiés devant nos regards. Richard répéta sa question.
« Rien... rien, chuchota-t-il sans conviction.
- Jacob, enfin... On ne t'a jamais vu comme ça, qu'est-ce qu'il t'arrive ?
- C'est... C'est l'heure de votre concert, allez-y vite.
- Mais enfin...
- Nous en parlerons plus tard. Plus tard... après le concert.
- Tu es sûr ? »
Nous étions un peu perturbés, il est vrai. Cet homme qui était notre ami n'avait jamais pleuré devant nous. Il était d'une force de caractère rare, capable de beaucoup de choses et en particulier de mettre ses sentiments de côté pour le bien de ses projets. Mais ce soir, le monde semblait s'être abattu sur ses épaules.
Il regarda son téléphone au creux de sa main et ses larmes se remirent à couler. Il gémit, abattu, et supplia presque :
« Allez-y. Le public vous attend. »
Till s'avança vers lui machinalement, mais Schneider le bloqua.
« Il a raison. Nous avons un concert à assurer. »
S'en suivit un silence de plomb et un échange de regards. Nous avions compris que la raison du désarroi de Jacob pouvait également nous affecter, non seulement nous, mais également notre show.
Till recula et sortit le premier de la pièce. Olli le suivit, puis Schneider, Flake, Richard, et moi en dernier.
Tout mot fut inutile avant de monter sur scène, nous savions que la seule chose que nous avions à faire était d'oublier ce que nous venions de voir, et respecter ce que l'on s'était dit une heure auparavant : Offrir à nos fans du Rammstein digne d'eux.
Notre entrée sur cette tournée n'était pas la meilleure que nous ayons eue au cours de nos différentes mises en scène, mais elle avait le mérite d'être simple et efficace.
Derrière le rideau noir, les premières notes de Mein Herz brennt s'échappèrent de nos instruments et la foule en délire hurla comme un nouveau né. Lorsque Till commença à chanter, des flammes vinrent danser sur le rideau, formant une gigantesque réplique de notre célèbre logo. Till, alors muni d'un lance-flamme, trancha net le haut du voile qui tomba en cendres sur scène au moment où la musique s'emballa.
Nous étions désormais face à la foule, et l'adrénaline finit d'envahir le sang qui coulait dans nos veines.
La salle de Bercy nous était devenue familière, mais l'ambiance qui y régnait était extraordinaire. Nous n'étions pas face à des amateurs de metal, nous étions face à des fans absolus de notre groupe, comme si nos plus grands fans avaient étés sélectionnés pour venir participer à ce show. Chaque centimètre carré de la salle était en mouvement, fosse ou gradin, à gauche, à droite, au fond de la fosse comme au premier rang, chaque individu connaissait l'ampleur de cette soirée, et chacun voulait en garder un souvenir impérissable.
Le regard de Till, habituellement focalisé sur les ingénieurs du son, s'envola vers la foule uniforme et bruyante qui lui faisait face.
Nous n'eûmes pas de mal à oublier Jacob.
Face à tous ces fans, nous nous laissâmes envahir par la musique, l'ambiance, et nous savions alors que nous étions en train de passer une des plus belles soirées de notre vie. Nos pensées se dirigèrent naturellement vers les personnes que nous aimions et avec qui nous aurions volontiers partagé ce moment : notre famille, nos femmes... Que nous allions bientôt retrouver, pour ne plus quitter. Cette pensée, simple et belle, finit de combler notre euphorie et la soirée devint parfaite. Sans doute trop parfaite.
Mein Herz brennt s'acheva, puis vient la deuxième chanson, puis la troisième, toujours dans la même ambiance festive et bestiale, pleine d'entrain et d'amour... pour la quatrième chanson nous avions décidés de faire une surprise à notre public, et l'effet fut escompté lors des premières notes de Heirate mich.
Till, à genoux, leva alors les yeux vers ce qu'il avait en face de lui et rata son premier couplet.
Surpris par ce manque de rigueur inhabituel, nous improvisâmes un retour en arrière musical qui lui permit de se reprendre et de recommencer la chanson dès le début. Mais il semblait perturbé. Aux yeux de la foule, il était probablement le même qu'il avait toujours été, mais pour nous, il était différent, ailleurs. Ses yeux ne cessaient de revenir sur la sono, et son regard habituellement si confiant semblait plein de doute. Étant le plus enclin à m'en rendre compte, je regardai dans la même direction que lui et mon estomac eut un raté. Je me retournai vers Olli et Schneider, et Flake perçu également mon signal. Chacun de nous dirigeâmes alors nos yeux puis vers ce qui se trouvait en dessus de la sono, dans les gradins : l'espace gardé pour les VIP. Un espace vide.
C'était la première fois que ces sièges n'étaient occupés par personne. Habituellement, quand la famille ou les amis ne pouvaient pas faire le déplacement, des membres du staff invitaient leurs propres proches, faisaient venir les créateurs de sites sur le groupe ou même des groupes de fans qui s'étaient fait connaitre sur le net. Mais jamais nous ne nous étions retrouvés avec autant de sièges vides. Encore moins dans un pays aussi proche du notre.
Nous avions à présent tous le regard tournés vers cette partie de la salle, et nos bras, nos mains, notre voix, jouaient et chantait machinalement des couplets appris par coeur au fil du temps et des représentations; mais notre esprit était ailleurs. Il oscillait entre cette espace vide et le souvenir soudain à nouveau très net de Jacob quelques minutes auparavant.
Quelque chose n'allait pas, quelque chose n'était pas normal. Mais il fallait continuer, faire fi de cette perturbation et assurer le concert comme nous nous l'étions promis.
Le dernier couplet arriva et nous enchainâmes sur l'incontournable Feuer Frei, au cours duquel nous tentâmes de laisser de côté nos interrogations et émotions et de nous concentrer uniquement sur le concert. Je raccrochai un sourire sur mes lèvres et plaisantai avec quelques jeunes filles du premier rang, tandis que Till donnait tout ce que sa voix était encore capable de produire. Lorsqu'il retourna hors scène pour rendre son masque de feu, il y resta cependant plus longtemps que d'habitude, et lorsqu'il revint enfin parmi nous ses yeux s'étaient embués de larmes ; mais il ne nous envoya aucun signal, son corps resta fier et droit, le regard dirigé vers un point inconnu, au dessus des gradins, par delà la foule.
Il rata le premier couplet de Benzin, mais ne s'en préoccupait guère. Statique, il semblait ne même plus se rendre compte que nous étions au beau milieu d'un concert. Il se laissait envahir par l'adrénaline que lui procurait la foule, mais au lieu de l'expulser dans une énergie folle comme il en avait l'habitude, il la digérait comme s'il comblait un immense vide intérieur.
Au bout de quelques minutes, les spectateurs commencèrent à s'impatienter, et nous à nous inquiéter de son attitude et de la fin de ce show.
Ne sachant que faire, Richard s'approcha de Till et lui murmura quelques mots. N'obtenant pas de réponses, il cessa de jouer et nous fîmes tous de même. Un silence d'incompréhension s'empara de la scène tandis que la foule hurlait à n'en plus pouvoir. Soudain, Till attrapa son micro et balança les premiers vers d'une chanson que nous n'avions jamais joué en live.
« Ein Flugzeug liegt im Abendwind... »
Automatiquement, nous reprîmes ce morceau et l'accompagnâmes dans l'incompréhension générale. Ce fut seulement quand arriva le refrain que Till se retourna lentement face à nous et nous lança un regard que nous n'avions jamais vu chez lui. Il inspira profondément et porta le micro à ses lèvres pour nous dire ces mots que personne d'autre ne pouvait comprendre.
« Vous aviez raison. Ils voulaient nous faire une surprise. »
Le calme envahit à nouveau la salle et nous nous rendîmes compte que nous nous étions arrêtés de jouer.
L'information semblait avoir paralysé notre cerveau et nos membres avant même que nous ayons réellement compris ce que Till voulait dire. Ou peut-être simplement que nous refusions de comprendre. Mais seconde après seconde notre coeur se meurtrit en admettant que notre ami venait de nous annoncer une terrible vérité.
Alors, le lien sembla se faire dans nos consciences.
Nos familles qui nous préparaient quelque chose. Jacob en pleurs. Les chaises vides. Et l'histoire d'un avion prit par la tempête.
Le silence de mort perdura pendant des secondes, des minutes, un quart d'heure ? Le bruit de la foule ne nous parvenait plus, plus rien n'avait d'importance. Plus rien. Pas même nous. Nous n'étions plus que des carcasses vides incapables de penser, de parler, de bouger. Notre existence n'avait plus de sens, nous n'étions plus.
Dans nos esprits, des images, des visages nous hantèrent ainsi que des voix que nous n'entendrons plus. Je pensais à Arielle, à Emil, à Ern, à Lili, à tous ceux pour qui je vivais et qui ne vivaient plus. Grâce à eux j'étais devenu Paul, le Paul que mes proches connaissaient bien. Mais s'ils n'étaient plus, alors qui étais-je ?
Le monde s'écroula, ma tête se mit à tourner et ma vision se réduit à néant.
Mais comme à mes collègues, une dernière chose me faisait tenir debout : l'énergie que la foule dégageait. Une énergie si épaisse, si palpable, qu'elle semblait être la dernière chose qui restait sur cette terre.
Pourquoi ce qui nous faisait vivre était devenu aussi insignifiant que des fans dans une salle de concert ? Pourquoi fallait-il que nous continuions à exister juste pour eux ? C'était dénué de sens, injuste. C'était intolérable.
Puis un bruit. Puis deux. Un son répétitif. Un à un, nous levâmes tous nos yeux en direction de ce battement perpétuel : Schneider s'était mis à taper sur ses caisses. Ce n'était pas vraiment de la musique, mais il se défoulait, se débattait presque. De plus en plus rapidement, ses baguettes vinrent percuter sa batterie et soudain le début d'une de nos compositions vint prendre forme sous ses doigts. Zerstören.
Alors, tous ensemble, nous attrapâmes nos instruments respectifs et l'accompagnâmes sur ce morceau qui collait de plus en plus à notre état d'esprit. Till s'éclipsa une fois de plus hors de la scène, mais revint rapidement les bras chargés de ses fidèles compagnons : ses trois lance-flammes. Il en distribua deux à Richard et moi qui abandonnâmes nos guitares, et s'en garda un qu'il regarda amoureusement.
Ces objets dans les mains, nous sentîmes naître la possibilité belle mais terrible de nous débarrasser de toute cette conscience qui nous paralysait et d'enfin laisser éclater cette folie libératrice que nous ne pouvions contenir plus longtemps. Notre souffle se fit plus rapide, le rythme de notre coeur s'affolait et notre bon sens s'était envolé. Nos visages se redressèrent et nos yeux se dilatèrent, pleurant presque d'excitation.
Nous, les trois acolytes du premier rang, dirigeâmes alors nos yeux vers la foule qui ne comprenait plus rien, pendant que les trois autres continuaient de jouer une version déchirée de Zerstören.
Richard, Till et moi n'eûmes pas besoin de se parler pour se donner le signal. Nous ouvrîmes le feu quasi simultanément, dirigeant les flammes dans les airs, puis de plus en plus bas...
Les vigiles s'écartèrent, effarés, mais cela ne fit qu'accroitre la folie qui nous gagnait un à un. Les flammes grandirent et allèrent toucher le premier rang.
Des cris commencèrent à s'élever de partout, une horde de personnel de la sécurité débarqua sur scène mais fut vite arrêté par le feu qui en crama quelques-uns. Plus personne n'osait bouger, seule la foule se mit à paniquer et à se tordre dans tous les sens, se grimpant et se marchant dessus en créant un chaos magnifique pour échapper à nos flammes.
Nous nous délections de ce spectacle. Nous riions de notre euphorie.
Il fallait frapper fort pour se sentir bien, frapper violemment pour respirer, frapper pour nous libérer des pensées néfastes et des mauvaises toxines qui nous brouillaient la tête.
Nous étions redevenus des animaux sauvages et nos armes étaient plus puissantes que celles de toutes ces fourmis dressées devant nous. Elles nous avaient aimés, elles allaient mourir pour nous.
Les torches humaines devinrent de plus en plus nombreuses dans les premiers rangs et les hurlements couvrirent bientôt la batterie de Schneider, qui redoubla d'intensité, encouragé par Flake et Olli toujours à ses côtés.
Et le show continua. Que se passa-t-il exactement ? Aucun de nous ne le savait vraiment. Seules de brèves images se frayaient un chemin jusqu'à notre cerveau.
Moi, riant au visage effrayé de la fille à qui j'avais envoyé des sourires au début du concert, avant de diriger mon lance-flammes sur elle et de la regarder se consumer sous les yeux de ses amis.
Richard brûlant vif des membres de la sécurité qui souhaitaient faire cesser le feu.
Olli enflammant sa basse avant de s'en servir pour cogner le staff.
Till sautant dans la fosse et marchant sur des cadavres frais en séchant les larmes d'horreur de celles et ceux qui l'avaient adoré avec la chaleur mortelle de son arme.
Schneider sautant par-dessus sa batterie pour aller s'engouffrer derrière la scène chercher l'arc de Du riechst so gut.
Flake traversant la scène en courant et sautant sur la foule encore debout qui l'écrasa au sol et le piétina.
La fumée omniprésente aux quatre coins de Bercy. Les cris. L'horreur.
Notre bonheur.
Nous étions plus vivants que jamais.
Il était près de 23h quand la police arriva, suivie de près par les pompiers, la gendarmerie et les ambulances. La moitié de la salle s'était déjà éteinte. Il régnait une puanteur extrême qui commençait à nous faire suffoquer. Nous savions que c'était la fin.
Alors nous nous rejoignîmes au milieu des cadavres en regardant les forces de l'ordre se frayer un chemin jusqu'à nous. Je posai les yeux vers les corps chevelus qui jonchaient le sol à quelques centimètres de nous, et ris.
« Nous n'avons jamais été aussi proche de nos fans. »
A peine eu-je fini cette phrase qu'une larme se déversa sur ma joue pour atterrir dans le coin de mon sourire. Une larme suivie par une autre, puis une autre, puis par une quantité innombrable d'eau salée qui vint recouvrir mon visage. Olli m'entoura alors de ses bras, et Richard et Schneider vinrent silencieusement se faire une longue accolade qui trempa leurs dos dénudés.
« Où est Flake ? » Lança alors Till.
Son regard se perdit dans la fosse, et il eut à peine le temps d'apercevoir le corps sanglant et sans vie de notre ami que la police lui avait déjà attrapé les bras et menottés les poignets ; Tout comme elle l'avait fait avec Schneider, Richard et Olli.
Alors, dernier homme aux mains libres, je couru attraper mon lance-flammes resté sur scène en brûlant le gendarme qui avait tenté de m'en empêcher.
Je pris le flingue accroché au ceinturon de son cadavre fumant, et, tremblant, le pointa vers ma propre tête. Till hurla et tous les regards se tournèrent vers moi.
« Paul, ne fait pas ça !
- Mr Landers, posez cette arme.
- Ne bougez plus. »
Je ne savais pas exactement ce que je voulais faire, mais alors que je sentais les larmes continuer de rouler le long de mes joues, je savais ce qui me serait insupportable : vivre avec cette soirée sur la conscience. J'avais tout perdu ce soir et je ne comptais pas continuer à vivre juste pour le plaisir rester en vie. Je regardai mes amis, les mains prises et dont l'avenir semblait tout tracé : interrogatoires, jugement, confrontation avec les familles des victimes, honte, désespoir, prison à perpétuité... ou au mieux hôpital psychiatrique.
Et alors, me vint une idée. Une idée de partage. Je regardai le révolver que j'éloignai de ma tempe.
« C'est un six coups. »
Je pointai alors l'arme vers Till dont les yeux s'agrandirent sous la surprise, et tirai. L'homme s'abattu sur le sol en un bruit lourd, mais me sachant entouré d'agents des forces de l'ordre je ne m'attardai pas et pointai la visière vers Schneider, puis Olli, puis Richard. Tous tombèrent sans comprendre, délivrés de leurs consciences.
Il restait deux balles. Je dirigeai la première vers le corps inerte de mon plus vieil ami, qui se souleva sous le choc. La dernière balle était pour moi.
Je dirigeai alors le pointeur vers ma tempe et m’aperçus avec stupéfaction que personne n'avait réellement cherché à me retenir. Je jetai alors un dernier coup d'oeil vers mes amis, puis vers le ciel. J'embrassai ma main libre que je posai sur mon coeur, et murmurai.
« Je suis content d'avoir vécu tout ça avec vous.»
